L’amateurisme, une expertise à valoriser

17.04.20 10:34 AM

« Quand l’Intelligence Artificielle s’intéresse à notre façon de penser, c’est qu’il est temps de penser autrement »

Nous vivons dans un monde dont le développement a été rendu possible par les progrès de la science et la spécialisation des expertises.

 

Notre cerveau s’est développé pour assurer la meilleure cohabitation entre notre propension à agir et notre faculté à comprendre : l'action pour essayer, l'erreur pour analyser.

La plupart de nos ancêtres sont des amateurs : des bricoleurs de réalité qui, lorsqu’ils avaient la patience de ne plus faire d’erreur, avaient apporté une contribution dont pouvait s’emparer la collectivité. Ainsi des grands explorateurs qui découvraient des contrées inconnues, des grands scientifiques qui expliquaient la réalité du monde ou des grands philosophes qui révélaient le sens de nos vies. Au fil de leurs travaux, notre cerveau, qui s’était formé autour de connaissances génériques, a dû faire de la place pour héberger des connaissances plus pointues. Les innombrables informations qu’ils ont rassemblées nous ont invité à structurer les connaissances par domaine. Pour qui souhaitait aller plus loin sur un domaine donné, il fallait se familiariser avec un existant de plus en plus conséquent. Ainsi sont nés les premiers experts : des investisseurs de la connaissance qui, lorsqu'ils avaient choisi un domaine prometteur, étaient assurés de jouer les premiers rôles.

 

Notre façon de penser a accompagné cette évolution de l’amateur à l’expert. Alors qu’un artisan réalisait toutes les étapes de la production de son ouvrage, l’ingénieur choisit sa spécialité et se familiarise avec les sciences en rapport avec la nature des projets qu’il devra mener. L’introduction de la machine a encore appuyé cette évolution en apportant deux évolutions majeures. D’abord, elle a permis la réplication et l’automatisation des taches puis la systématisation du contrôle et de la mesure. Ces évolutions successives ont entrainé la disparition des amateurs : pas assez entrainés, pas assez motivés, pas assez rationnels et encore moins prévisibles.

La machine a facilement imposé les experts nécessaires à son entretien, sa maintenance, son perfectionnement. Ils se sont imposés partout, forts de la maitrise de leurs connaissances spécifiques. Les entreprises se sont constituées autour des lignes de production, compartimentant les experts de la machine, de la qualité, du planning, du stockage, du marketing, de la vente… dans une orchestration millimétrée supposée tirer le meilleur du savoir-faire de chacun.

 

Aujourd’hui, un nouvel âge des machines fait resurgir de vieux démons. Tandis qu’elle balbutiait à la fin du siècle dernier en tentant de mettre au point des « systèmes experts », l’Intelligence Artificielle s’est mise à étudier les mécanismes de l’apprentissage. Et remet en lumière les vertus de l’amateurisme : penser à un « truc », essayer si ça marche, risquer de merder, et tacher de trouver d’autres gens qui s’intéressent à des trucs du même genre.

Là où les experts parlent innovation, les amateurs en font. Là où les experts dépensent leur temps et leur budget pour systématiser des process, les amateurs cherchent à s’en affranchir pour « faire » autrement. Et quand les experts mesurent de la performance, les amateurs veulent de la finalité. Les promesses de l’Intelligence Artificielle nous obligent à nous interroger sur la façon dont nous pensons notre avenir. Les modèles organisationnels que les entreprises ont eu tant de mal à stabiliser, basés sur une expertise cloisonnée sont amené à se recomposer : il ne suffit plus de parler innovation et changement, il va falloir coordonner les programmes et nommer les acteurs capables d’expérimenter de nouveaux modèles. Et avoir la maturité et l’humilité de considérer que sans experts de l’avenir, de bons amateurs du présent feront très bien ce boulot.

 

La crise sanitaire actuelle révèle l’impéritie d’un système économique et social à bout de souffle qui ne pourra pas lui survivre. Pour en construire un nouveau, il nous faudra cesser de penser qu’il existe un expert pour chaque problème, cesser de croire que les solutions s’achètent dans des bazars à idées, cesser de nous imaginer qu’elles se mettent en place toute seule sans notre engagement ni notre action. En revenant aux bonnes vertus de l’amateurisme (curiosité, réflexion, expérimentation) il nous appartiendra de trouver de nouvelles façons d’organiser notre information et notre connaissance.

Get Started Now