La datalphabétisation des entreprises responsables

19.05.20 03:20 PM

Pour devenir pleinement responsables, les entreprises ne peuvent plus se contenter de mesurer des indicateurs de performance. Elles doivent développer une culture de la donnée pour faire connaître leur impact sur leur écosystème.

Depuis plusieurs dizaines d’années, les organisations ont mis en place process et automates pour piloter leur activité. Chaque fonction de l’entreprise a ainsi défini ses indicateurs clés auprès desquels elle évalue sa performance. La mesure régulière de ces indicateurs permet de rendre compte dans le temps des progrès accomplis. Des travaux de Frederick Taylor à la généralisation des progiciels, le monde industriel s’est ingénié à identifier et consolider les indicateurs clés d’une entreprise. Ainsi, le succès d'un logiciel comme SAP repose sur la formalisation d’un lien entre les taches automatisées et leur impact sur les finances. Il contribue à révéler l’« exosquelette » de l’organisation et permet à un dirigeant de se construire une représentation des possibilités « mécaniques » (en l’occurrence financières) de son entreprise. La performance est ainsi évaluée au travers d'un tableau de bord (Balance Scorecard) qui comporte les indicateurs les plus représentatifs de son activité.

Le rêve de tout dirigeant est d'incarner un pilote de vaisseau amiral : en jetant un œil à ce tableau de bord, il doit savoir s’il faut virer à droite ou à gauche, forcer l’allure pour échapper à l’attraction d’un trou noir ou ralentir pour réparer et renforcer ces boucliers. Encore faut-il être capable d’identifier trous noirs et rayonnements, de situer l’existence et la disponibilité des expertises de maintenance et de réorganiser dynamiquement le plan de vol initial. La réalité est que le tableau de bord évoqué plus haut est peu exploitable pour prendre ces décisions : les indicateurs donnent un aperçu des différentes fonctions du vaisseau, mais n’intègrent qu’à la marge les caractéristiques de l’environnement, la subtilité des liens sociaux ou la variété des circonstances…

 

Depuis quelques années, les nouvelles technologies de l’information et de la communication génèrent une explosion de données. De nouvelles sources - les objets connectés, les réseaux sociaux, les outils de simulation…- en produisent une variété considérable - des images, des sons, du texte - qui rendent compte d’observations ou de ressentis sur les événements les plus divers. La photo d’un homme en uniforme, l’enregistrement d’une voix, le manuscrit d’un discours sont autant de données à rattacher à un moment, une situation, un contexte, autant d’indices qui vont rendre compte de la réalité. L’abondance des données, la richesse qui les caractérise font d’elles une matière première qui suscite de nombreuses convoitises. En fait, c’est leur dynamique qui les rend aussi attrayantes : elles reflètent l’air du temps, la complexité des relations, la diversité des écosystèmes. Cette profusion de données et les nuances qu’elle laisse entrevoir tranche avec la rigidité des indicateurs et la faible portée de leurs mesures.

Si la mesure des indicateurs historiques permet de valider que « tout marche bien » (le fameux « Check » de la roue de Demming), La collecte et l’analyse dynamique des données devient déterminantes pour décider et adapter une stratégie de long terme.

Cette perspective semble encore lointaine à beaucoup d’entreprises qui préfèrent mobiliser leurs ressources pour se comparer à d’autres entreprises, plutôt que d’explorer d’autres trajectoires, d’autres orientations permettant de s’en distinguer. Pour reprendre l’analogie du vaisseau amiral : elles préfèrent faire la course entre elles au lieu d’essayer de capter l’énergie du trou noir pour gagner de la vitesse…

 

Notre planète a besoin d’une stratégie de long terme. Les indicateurs que nous mesurons depuis des décennies nous indiquent de plus en plus clairement la funeste issue vers laquelle nous nous dirigeons. Plutôt que de mobiliser nos organisations à mesurer toujours plus de la même chose, il est encore possible d’utiliser leurs richesses et leurs énergies pour les inviter à avoir un impact positif sur notre environnement. Les entreprises doivent devenir garantes non plus seulement de leurs profits mais de leurs actions. Pour cela, elles doivent renforcer leur capacité à connaitre et comprendre leur écosystème. Et être en mesure d’y évaluer le rôle « global » qu’elles y tiennent. Pour cela, il est indispensable qu’elles soient en mesure de collecter, analyser, valoriser toutes données significatives en rapport avec leur activité. C’est le développement de cette culture de la donnée (la « datalphabétisation ») qui leur permettra de devenir véritablement « responsables » de leurs actions.